03 janv. 2017

Rencontres à l'encre de seiche


"-Haaaaan non, Madaaaaame, on va pas lire ça, c'est trop flare...
-C'est .... quoi ?
-On pourrait pas étudier un truc dar pour changer ?
-Comment ça un truc d'art ? Mais un livre c'est de l'art, je te ferais dire.
-Ouais mais c'est rarement flex ?"

Mon élève est-il en train de faire un AVC ? S'exprime t'il dans une langue venue d'ailleurs ? Suis-je définitivement devenue un végétosaure incapable de comprendre le sabir chatoyant de notre glorieuse et si anti conformiste jeunesse ? Est-ce que cette introduction moyennement proche d'une réalité dans laquelle je campe sur Urbandico pour rester à flot en cours a un quelconque rapport avec le film du jour ? Comme le dirait l'un de ces êtres vaguement humanoïdes qui peuplent mon lieu de travail, "sur la tête de ma mère, ça veut rien dire votre truc !"



On note au passage le joli double sens du titre original

SPOIL


Au départ, « Premier Contact » commence mal et malheureusement, le plot twist intervenant dans le dernier tiers du film excuse encore moins le fait que Denis Villeneuve met en scène de manière très peu convaincante l’arrivée sur Terre de 12 vaisseaux « extraterrestres » (j’y mets des guillemets car je reviendrai sur le sujet en fin de billet).
En filmant son héroïne isolée de la foule, avançant à contre-courant , prêtant attention à des choses que les autres ne remarquent pas ou au contraire, se désintéressant de ce que les autres regardent, Villeneuve nous conditionne à la voir comme une femme en deuil, ceci dans l’unique but de faire fonctionner à plein sa révélation sur la chronologie réelle des évènements. La sidération polie de Louise et la mise en scène qui en découle s’avère à mes yeux contre productifs dans cette première partie puisqu’elle échoue à créer un quelconque sentiment de peur, de panique, de curiosité, ce frisson de l’inconnu que l’on ne commence à vraiment éprouver qu’une fois au cœur de la Coque, alors que l’on attend l’entrée en scène d’Abbott et Costello. Le hic c’est que le sentiment de peur et d’excitation face à l’inconnu survient trop tard, et que la brutale interruption, au lieu de créer un sentiment de frustration mêlé de soulagement (car j’imagine que c’était le but, une construction empilant les révélations dérangeantes : nous ne sommes pas seuls, ils sont là, nous allons les voir, bordel on dirait des araignées géantes, fuck this shit, I’m out), ne produit guère qu’un « tout ça pour ça ? ».



Prenons par exemple la scène où le colonel fait entendre à Louise un enregistrement de la voix des heptapodes. Cette dernière semble un peu confuse, puis enchaine les questions techniques. Or à ce stade de l’intrigue, elle n’est pas censée savoir que les Coques sont habitées (les médias communiquent l’inverse pour rassurer les foules), et si le fait que l’on sollicite ses services a dû lui mettre la puce à l’oreille, je pense que la réaction normale d’un gens entendant pour la première fois le bruit produit par un extraterrestre n’est pas « j’ai besoin de voir sa bouche, mon colonel ».
Ce sentiment de détachement nuit pour moi à la composition de l’atmosphère et c’est d’autant plus dommage qu’une fois le premier contact établi, la sauce prend plutôt très bien question ambiance. Mais le film manque d’une entrée en matière mettant les deux pieds dans le caractère profondément terrifiant et dérangeant de la confrontation avec l’existence d’une vie extraterrestre aussi développée. Pour jouer le jeu des comparaisons qui ne sont pas sport du tout, j’invoquerai l’esprit de M. Night Shyamalan qui avec « Signes » exprimait en quelques scènes coup de poing cette rencontre avec l’Autre. Je pense en particulier au passage ou Joaquin Phoenix regarde les infos diffusant la première image d’un alien filmé au Brésil.



Même si le début du film pâti à mes yeux d’un manque de sentiment d’étrangeté et que la gestion de la rencontre avec les heptapodes sanctionne l’impression mitigée de cette première partie, il y a comme toujours chez Villeneuve une traduction très lisible par l’image des concepts explorés dans le film. Ainsi, si les dialogues nous renseignent sur la manière dont les visiteurs et les humains appréhendent chacun le temps, assez tard dans le récit, la mise en scène elle, nous l’a dit presque depuis le début, par ce montage sur la vie d’Hannah, la gestion des déplacements des humains, toujours suivant des trajectoires rectilignes, au sein de décors géométriques principalement faits de lignes et d’angles. Cette représentation des humains et donc de leur mode de pensée s’oppose très vite à celle des heptapodes, aux vaisseaux faits de courbes, évoluant dans les volutes d’un brouillard blanc, écrivant en cercles… A tel point qu’il devient tentant de voir le couloir et la chambre de contact comme des créations uniquement destinées à offrir aux humains un cadre qu’ils peuvent comprendre, afin de faciliter leur acclimatation.
Cette définition d’un temps cyclique, d’un langage écrit de manière circulaire et dont chaque expression embrasse une infinité de notions et de concepts est exprimée au travers de l’image, donnant un cadre tangible à la manière dont les heptapodes pensent. De la même manière, Villeneuve nous résume notre manière d’appréhender le temps et le reste en appuyant très fort sur ce fameux jeu des lignes géométriques.



Assez vite, « Premier Contact » délaisse son enjeu premier (comment communiquer avec des pieuvres from outter space), en balançant une ellipse qui est à la fois bien et mal venue. L’idée de simplifier le récit à ce moment n’est pas mauvaise en elle-même, mais elle frustre au final, car on a le sentiment de passer à côté de ces instants où enfin, Louise est parvenue à trouver la clé du langage des heptapodes. La voix off est bien urbaine de nous expliquer combien elle est géniale et tout mais bon, je veux bien, sauf que je ne l’ai pas vraiment vu. La dernière fois qu’on l’a vu causer aux aliens, elle en était encore à « moi Tarzan, toi Jane ». Maintenant, elle a tout un panel de signes à sa disposition lui permettant de composer des phrases.
Cette frustration est pourtant à relativiser car tout ce que l’on nous montre dans le montage qui suit l’ellipse tend à nous dire qu’il n’y a jamais eu de moment « Pierre de Rosette ». Louise tâtonne, Abbott et Costello aussi. Les deux espèces avancent chacune à leur rythme, les humains tâchant de comprendre, les heptapodes tâchant de s’adapter aux limitations des humains.

Cette mise à l’écart de la démarche scientifique de Louise sert finalement un autre but, à savoir mettre en parallèle cet apprentissage réciproque du langage avec la relation de Louise et sa fille. Dans celle-ci aussi, on devine l’importance primordiale du langage fondant les rapports entre les deux femmes, traduisant leurs sentiments l’une envers l’autre. Ce parallèle revient à définir le rôle fondamental du langage comme alpha et omega des relations entre tous les individus. Une notion certes évidente (comme le sont toutes les notions fondamentales), mais que Villeneuve parvient à mettre en scène sans jamais expliciter, amenant davantage à ressentir qu’à intellectualiser.



C’est de cette même manière, sans sur expliquer par le dialogue à la manière de Nolan, que Villeneuve réussi à briser notre manière linéaire de voir le temps pour nous faire accepter ce qui de prime abord peut sembler être une étrange décision de la part de Louise, qui choisit d’épouser Ian et d’avoir un enfant avec lui, sachant pertinemment que cette décision la conduit au divorce et à la mort de leur fille.
Villeneuve appréhende dès le départ la rencontre de Louise avec Abbott et Costello comme on se représente la mort. Elle parvient à eux, êtres flottant dans une sorte de brume, insaisissables et énigmatiques, en traversant un couloir au bout duquel brille une vive lumière. Un couloir que l’on arpente en acceptant d’y voir ses repères bouleversés (le changement de gravité). On pénètre là dans un autre royaume, potentiellement hostile. L’intérieur de vaisseau est présenté de telle manière qu’il renvoie de façon assez explicite à la mort, telle que l’humain se la représente selon sa perception linéaire du temps (un couloir, des lignes de fuite, un terme). Louise va donc se confronter à cet inconnu terrifiant qu’est la mort et va peu à peu l’apprivoiser jusqu’à l’accepter. C’est pourquoi sa dernière rencontre avec Costello se déroule de son côté de la vitre, dans son univers, dans cette représentation du royaume des morts où Louise va enfin recevoir la révélation.
Ainsi, Villeneuve nous montre de façon plutôt claire le parcours d’une femme qui va accepter peu à peu l’idée de la mort, se réconcilier avec elle, la comprendre non plus comme un terme ou un commencement, mais l’appréhender d’une manière totalement différente de celle de son espèce.
Ce qui revient en gros à un bon vieux « carpe diem » des familles, ça ne va pas non plus chercher plus loin, mais ceci étant dit, l’injonction à profiter de chaque instant parce que de toute façon à la fin TOUT LE MONDE MEURT n’est pas le truc le plus dénué de bon sens qu’il soit.



« Premier Contact » ne prétend pas révolutionner le genre SF, avec un sujet inédit ou une approche novatrice. Il y a une certaine humilité dans ce film qui s’il est imparfait, sait ne pas se donner des illusions de grandeur. Collant au cheminement de son héroïne, Villeneuve utilise ce prisme étroit pour exprimer ses concepts métaphysiques, ne perdant jamais de vu que l’humain est et demeure son principal sujet. Un humain tiraillé entre deux forces, la vie et la mort, véritable obsession primordiale et thème le plus universel qui soit (le fameux langage universel du film en est peut-être une métaphore).
Autre avatar de cette dualité, le thème de la guerre et de la paix qui irrigue le film. On le retrouve à divers niveaux, aussi bien dans cette opposition entre la force militaire déployée par l’humanité et l’absence totale d’armement du côte heptapodes, que dans le premier échange entre Louise et le colonel, qui sert à définir en négatif ce que sera sa mission future à bord de la Coque : elle y évoque une traduction effectuée pour le compte de l’armée ayant eu pour but de venir à bout d’un groupe armé, une traduction effectuée à partir d’un support audio, à distance, sur un langage qu’elle maîtrise. De la même façon, la traduction exacte de « guerre » en sanskrit n’est pas placée là par hasard, montrant à la fois la complexité de l’exercice de traduction, et la complexité du concept en lui-même (une notion que l’on retrouvera plupart quand les heptapodes parleront d’armes, terme qui sera interprété dans sa définition la plus étroite et la plus stricte, alors que Louise est la seule à comprendre qu’il cache un sens plus complexe).
La dualité guerre et paix est aussi présente dans les comparaisons entre les méthodes américaines et chinoises pour établir le contact. Ces derniers tentent une approche plus simple, basée sur le majong, ayant pour défaut de se fonder sur une grammaire de l’affrontement, certes plus concise mais aussi visiblement plus simpliste, là où la méthode américaine essaye d’appréhender les logogrammes dans leur globalité. Exactement la même opposition qu’entre la traduction de « guerre » en sanskrit, entre « conflit » et « désir de posséder plus de vaches ».
Et de fait, le langage universel s’avère bel et bien être une arme, l’unique capable de mettre fin aux tensions internationales et de préserver l’humanité de la guerre, démontrant sa puissance dans sa capacité à faire opérer au général Chang un virage à 180°.



Il ne manque pas grand-chose à « Premier Contact » pour devenir percutant. Sans doute les rapports entre Louise et Ian auraient-ils gagnés à être mieux exposés, ce dernier restant un personnage relativement transparent, presque un faire-valoir de l’héroïne. Et si l’on comprend bien la fascination qu’elle exerce sur lui, la réciproque n’est pas vraie. Si le montage final est très efficace et fonctionne bien, y compris au niveau émotionnel (Villeneuve s’approprie avec succès la grammaire malickienne, sans doute le meilleur usage du dit langage depuis… ben depuis Malick lui-même en fait), il lui manque un tout petit quelque chose pour décoller vraiment, sans doute par défaut de densité émotionnelle dans le reste du film.

J’en profite pour ajouter une bafouille sur le travail de Johann Johannsson, le compositeur fétiche de Villeneuve (il est également chargé de la musique du nouveau « Blade Runner »), qui apporte beaucoup en termes d’ambiances avec une bande originale dissonante et inconfortable dès qu’elle touche aux heptapodes, créant un univers sonore à leur image.



Dernier point qui m’a un tantinet interpellée : le film ne propose jamais d’élément de réponse quant à la provenance des heptapodes. Tout ce que l’on sait d’eux, c’est qu’ils auront besoin de l’humanité dans 3000 ans. Rien n’interdit alors de penser qu’il ne s’est jamais agi d’extraterrestres, mais d’une espèce terrestre capable de voyager dans le temps (ce que l’on sait d’eux n’interdit absolument pas qu’ils en soient capables). Une espèce qui serait remontée à cette époque afin d’enseigner le langage universel aux humains de manière à ce qu’ils puissent à leur tour le transmettre à leurs ancêtres 3000 ans plus tard. Compte tenu de leur aspect général, les heptapodes pourraient être les lointains descendants des pieuvres (ayant perdu un bras pendant leur évolution). De nombreuses études scientifiques ont prouvé l’intelligence de ces céphalopodes et leurs capacités d’apprentissage. Rien de délirant à imaginer qu’avec une forme d’expression comme le langage universel, on puisse tenter de communiquer avec cette espèce. Je veux dire, Koko le gorille parle bien le langage des signes… Et ce serait l’apprentissage de ce langage qui aurait donné aux pieuvres l’impulsion pour fonder les premiers embryons de civilisation, jusqu’à devenir l’espèce dominante, une fois, par exemple, la nôtre éteinte.
Ceci n’est qu’une simple théorie qui ne se fonde sur pas grand-chose mais que j’aime bien parce qu’elle va avec l’idée d’un temps perdu comme cyclique, où les heptapodes viendraient eux même nous enseigner le langage universel pour que nous l’enseignons à notre tour à leurs ancêtres (« ils n’avaient qu’à aller eux même ouvrir des écoles pour poulpes dans 3000 ans, ces branleurs ! »)

Note : ***

PS : prolonge l’expérience avec le très beau et fascinant « Everybody’s gone to the Rapture », un jeu de rando dans la campagne anglaise, so to speak. Accessoirement, un jeu entièrement bâti autour de sa bande originale, qui est une tuerie.

Commentaires

1. Le lundi 22 mai 2017, 11:20 par Melloctopus

Je l'ai enfin vu il y a pas très longtemps. Et voilà encore un film très surestimé. Malgré une belle photographie, et un travail sur la musique encore une fois magistral de Johan Johansson (déjà à l'oeuvre sur Sicario), le film est d'un creux assez abyssal. Les personnages n'évoluent pas d'un iota, à l'exception de Amy Adams, créant au passage une belle incohérence (le twist est qu'elle comprend qu'elle voit son futur grâce aux deux pieuvres, mais se comporte de manière dépressive pendant tout le film, elle avait donc des visions avant l'arrivée d'Abbott et Costello ?). Le propos du film, des extra-terrestres qui viennent nous expliquer que la guerre c'est mal, est un sujet vu, vu, vu et re-re-vu (Abyss l'avait traité en bien mieux).

J'ai vraiment du mal à comprendre la hype autour de ce film....

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