Petite Futée

Quoi de mieux, gents gens, que de reprendre en douceur avec la douce folie du sieur Jean-Antoine de Bayonne, le délicat et gouleyant « Monde Jurassique : le Royaume Déchu » ?

Car oui mes bons, il est grand temps de reprendre les affaires courantes, du moins on va essayer de garder le rythme, maintenant que l’on est PROFESSEUR ASSERMENTE DE L’ÉTAT, comment ça rigole plus, mettez immédiatement les carnets de liaison sur votre table et si je vois une oreille qui bouge je convoque le conseil de discipline, namého, bande de gougnafiers.

Or donc, « Jurassic World : Fallen Kingdom”, un film “bien monté” comme diraient mes secondes qui à ce jour, ne connaissent toujours pas le double de sens de cette expression. Dire que je ne les ai jamais corrigés pour continuer à me marrer à leur dépend serait une assomption plutôt correcte.

« Jurassic World », ou le reboot mal parti, n’avait pour lui qu’un unique atout : sa suite, réalisée par le sus nommé Jean-Antoine de Bayonne, un metteur en scène fort pipou puisque responsable ET COUPABLE de l’improbablement réussi « The Impossible ». Un mec avec une volonté en titane qui décide que « eh, ce serait une riche idée que de faire un film sur le tsunami en Thaïlande, tu sais, ce sujet épineux et pas du tout labellisé « too soon », et même que je vais y aller comme une brute et que je vais tourner l’affaire comme si c’était un film de monstre en y ajoutant une pincée de cosmique et du drama familial mais je te jure, Marcel, ce sera pas tire larme, juste viscéral sa mère. »
Et tu sais quoi ? Le mec y est arrivé. Miraculeux, « The Impossible » fonctionne à tous les étages, très explicitement parce que Bayona y fait montre d’une intelligence rare à doser les émotions sans jamais les retenir. Je sais, c’est pas clair, z’avez qu’à aller voir le film, vous comprendrez ce que j’essaye maladroitement de dire.

C’est aussi le type qui te foudroie la tête avec un film aussi beau que cruel que « A Monster Calls », une très grosse charge émotionnelle en forme de long métrage qui t’arrache les tripes avec ses griffes et ses crocs, raptor style.


Juan Antonio Bayona était un choix plus que pertinent pour la suite de « Jurassic World » en ceci qu’il est indéniablement un réalisateur spielbergien assumé mais pas révérant. Je m’explique : Bayona semble comprendre et admirer le cinéma de Spielberg mais il ne se contente jamais de décalquer ou de singer. Il en reprend simplement la grammaire à son usage personnel. Si on peut retrouver les gammes de Spielberg dans la filmo de Bayona, aucun film de ce dernier n’apparait autrement que personnel. Bayona ne se repose jamais sur l’imagerie ou les codes pour raconter une histoire. Nope. Il raconte une histoire et se faisant use de codes qui lui conviennent et s’adaptent le plus à sa façon personnelle de vouloir raconter une histoire. Et il se trouve qu’accidentellement, c’est Spielberg qui a magnifié les dits codes.

Et c’est précisément pour cela que « Fallen Kindgom » fonctionne aussi bien. Il s’opère dans ce film quelque chose de presque magique : une renaissance de la franchise qui n’est jamais une trahison au matériau d’origine et qui n’est pas non plus une messe du souvenir comme l’était le premier « Jurassic World ». Revivifiée, réinventée, enrichie, « Jurassic World » gagne ses galons de franchise qui enthousiasme vraiment, envoyant bouler in a galaxy far far away une galéjade comme « Solo ».
Signe de la futerie (ça ne se dit pas, je sais, mais je suis enseignante assermentée donc j’ai le droit, il parait) de « Fallen Kingdom », sa promo nous vendait allègrement une resucée du « Monde Perdu » : un T-Rex en cage, des dinosaures exportés sur le continent, la scène de la chambre qui rappelait tout de même fortfortfort celle du « dinosaure dans le jardin », les chasseurs kidnappant les dinosaures sur leur île, Ian Malcolm en mode « oh eh, hein bon », bref, même si Bayona était aux commandes, même s’il avait annoncé très tôt vouloir traiter d’une thème de fond foutrement riche et intéressant, j’étais assez moyennement confiante concernant « Fallen Kingdom » dont je craignais qu’il reste entravé par un scénario et des impératifs de studios qui le cantonnerait à glisser sur les traces de « Jurassic World » et donc à exploiter l’idée du remake nostalgique à pleine balle.


Bayona se libère totalement de toute fibre nostalgeek, ne s’appesantissant jamais sur la moindre référence, telle la Jeep où Owen retrouve Blue, utilisée comme un simple élément de décor, ou la canne de Lockwood qui renvoie à celle d’Hammond. Le seul moment où Bayona ouvre la porte du passé survient au détour d’un dialogue entre Claire et Owen où elle évoque sa première rencontre avec un vrai dinosaure, qu’elle qualifie de « miracle ».

Difficile à cet instant-là de n’y voir que la réflexion émerveillée du personnage et pas une forme de confession des auteurs (Colin Trevorrow s’en sort ici très bien) ainsi qu’un appel du pied à tous ceux dans la salle sur leur première expérience devant « Jurassic Park ». En tout cas, ce passage m’a personnellement beaucoup touchée. « Jurassic Park », j’avais 10 ans, je me mangeais une des expériences ciné les plus intenses de ma vie en pleine face, et je comprenais alors qu’en effet, le cinéma pouvait réaliser des miracles. Comme « Star Wars » pour les mômes dans les années 70, « Jurassic Park » aura été un choc pour ceux dans les ’90 qui découvraient l’œuvre en salle.

Jean-Antoine de Bayonne il avait deux options : soit ravir la fan base la plus difficile, à savoir les kids des ’90 qui avaient vomi sur « Jurassic World » (et « Jurassic Park 3 ») en passant en mode full Spielberg ce qui aurait été chiant pour lui et stérile pour tout le monde, soit il enclenchait le mode « Iron Jim » et décidait de tout envoyer bouler pour développer quelque chose de nouveau.

Jean-Antoine n’étant pas la moitié d’un mec doué, il prend l’option 2.

« Mais c’est quoi l’option « Iron Jim » ? »


L’option Iron Jim les gars, c’est l’option où tu te la joues comme James Cameron le jour où on te confie la suite de « Alien » mais que tu n’as ni envie de singer le travail d’un autre mec, ni assez peu d’ego pour étouffer ton style très personnel et tes envies sous les attentes du public. Et que tu réalises un film en mode bigger louder scarier avec des billions d’aliens en furie, une reine plus classe et belle et méchante et vicieuse tu meurs, et Ripley dans un exosquel qui meule des gueules extraterrestes.
Et que tu signes une suite totalement différente mais à la hauteur de l’original.

Bayona ne va donc pas s’embarrasser avec « Jurassic World », il va même le détruire dans le premier tiers de son film, bam, adieu, monde cruel. Et il ne va pas non plus se faire suer à caresser l’idée d’un remake en oubliant très vite « Le Monde Perdu » loinloin quelque part. Spielberg en avait fait un film de monstres ? Ouais ben moi aussi, mais moi, je vais faire quelque chose de totalement neuf dans le ton, je vais faire un film de dinosaures gothique où l’essentiel de l’action se passe dans un château style Downton Abbey mais avec un labo secret au sous-sol et Geraldine Chaplin en gouvernante.
Oh, et je compte remiser l’Indominus Rex au placard pour le remplacer par un nouveau concept flambant neuf, l’Indoraptor, une créature d’une beauté renversante (si.) et d’une fourberie sans pareille à telle point que même la Petite Futée passe pour une sucrée à côté.


Aaaaah, l’Indoraptor… Dans toute la saga « Jurassic Park », j’ai toujours eu un faible pour le raptor. J’avais même demandé et obtenu la peluche de mon dinosaure de cinéma préféré à Noel (je précise « de cinéma » vu que hein, bon, « Jurassic Park » est une grosse farce question science, mais on s’en fiche tellement…). Ok le T-Rex, la divinité primordiale de l’île (si.) occupe une place spéciale dans mon cœur, mais pas comme le raptor que j’aime d’amour pour son sadisme, sa méchanceté et son profil de prédateur parfait. C’est exactement pour la même raison que j’aime autant les aliens, en particulier leurs reines, ces chefs d’œuvre de cruauté.

Raison pour laquelle j’avais beaucoup de mal avec la famille de raptor de « Jurassic World », dont on nous expliquait que l’on pouvait les dresser. Non, ok, je suis d’accord, sur le papier, l’idée est loin d’être improbable. On nous vend l’intelligence des raptors depuis les origines, on les sait dotés d’un langage, donc l’idée d’acculturer un ou plusieurs d’entre eux en s’en occupant depuis l’éclosion n’a rien d’illogique. Seulement, la manière dont cette idée était exploitée dans « Jurassic World » avait contribué à amoindrir le prédateur le plus létal du parc. La relation entre Owen et Blue était du reste mal exploitée car Trevorrow n’avait pas réellement investi de temps du côté des dinosaures pour permettre à la paire de fonctionner comme il se devait.

C’est d’ailleurs précisément ce que Bayona parvient à faire dans ce film, parce qu’il fait de la sentience son sujet de fond. J’y reviendrai.


L’Indoraptor pour revenir à cette merveille, se hisse en quelques plans au panthéon des monstres les plus marquants, tant sa mise en place est intelligente. Premièrement, son existence était teasée par le film précédent qui avait posé les jalons pour un arc « Dino Riders ». Bayona évite l’écueil que des dinosaures asservis aurait été (des dinos asservis, c’est la mort du concept même de la saga) pour proposer ce qui est présenté comme un prototype imparfait. Evoquée, puis très sommairement présentée par le biais de ses monstrueuses pattes avant caressant les cheveux de Maisie, L’Indoraptor se dévoile lors de sa présentation aux enchères dans un plan qui annihile toutes mes craintes. En effet, dans la bande annonce, son entrée en scène, très sommairement esquissée, m’avait donné à voir un dino de taille moyenne, sans grande différence avec un raptor, vaguement disproportionné. Pas emballée j’étais par cette nouvelle chimère. Mais son arrivée était brillante dans la mise en scène. L’accent, tout de suite mis sur ses yeux, permet de lui donner immédiatement une personnalité. Sa silhouette, à cheval entre le raptor et l’alien (il faut le dire vite car la raison de ses longs antérieurs est logique compte tenu des applications militaires que l’on compte faire de la bête) est immédiatement menaçante. Son gimmick du « claclac » de la griffe, hérité des raptors originels, lui donne une aura menaçante rappelant les souvenirs du premier film tout en définissant un motif sonore angoissant propre à l’Indoraptor (même si je trouve que l’on en abuse beaucoup).


Très tôt, Bayona avait annoncé que son film explorerait le thème de la souffrance animale. L’idée était prometteuse car inédite dans la saga. Alors certes, des dino en souffrance on en avait déjà vu, mais cette fois, il s’agissait donc de considérer cette souffrance à hauteur de dinosaure et plus forcément avec l’œil humain. « Jurassic Park » ou « World » n’avait pas pour habitude de considérer les dinosaures comme des êtres à part entière. La saga originelle en faisait des merveilles de la science ou des monstres terrifiants, et « World » s’en servait comme métaphore sans jamais véritablement se pencher sur les intérêts propres. Or ici, pour la première fois, la question de leur existence pose un problème moral qui ne touche plus que l’idée de se prendre pour Dieu en recréant des espèces disparues ou de se soucier de protéger les humains de leur présence. La question est désormais « ont-ils le droit de vivre pour eux-mêmes maintenant qu’ils sont là ? ». Et le film donne une réponse à cette question qui est à la fois simple mais la seule moralement acceptable : oui. Lorsque Maisie les libère, non pas par choix mais par conviction, elle émet un jugement clair et net sur la question : dès lors qu’ils sont nés, il était trop tard pour faire marche arrière. Et il en allait de la responsabilité morale de l’humanité de leur accorder des droits. Je reste un peu frustrée toutefois par la décision de faire de ce personnage celui qui les libère. Choisir le clone, c’est la solution de facilité. D’ailleurs, cet arc du clone était totalement dispensable, mais passons.

Créés comme des objets de divertissements, les dinosaures d’Isla Nublar avaient gagné quelques années de liberté après la destruction du parc. Un sursis de courte durée puisque la menace de leur extinction, générant d’ailleurs un débat sur la responsabilité morale des créateurs sur leurs créatures, déclenche un programme d’asservissement nouveau dont ils finissent par s’affranchir. C’est d’ailleurs dans cet arc que Blue, ce raptor en mousse survendu du précédent film, gagne ses lettres de noblesse en choisissant de la liberté et son intérêt fondamental à vivre sa vie comme elle l’entend. Pour mourir sous les balles d’un flic de quartier dans la banlieue de Pheonix, sans doute, mais peu importe, Blue est désormais maîtresse de ses choix.

C’est bien la première fois que la saga accorde cette individualité, cette personnalité aux dinosaures qui sont tout au long du film défini comme des individus. Blue, qui jusque-là n’était qu’un raptor dressé, est présentée par le biais d’images d’archives comme une personnalité à part. L’accent mis sur ses qualités d’empathie lui donne une profondeur qu’elle n’avait pas jusqu’alors, car cela la définit non plus comme un animal avec le sens d’infériorité que cela suppose dans notre société, mais comme un individu.


Le film pose constamment cette idée. Un milliardaire vient aux enchères pour acheter un bébé tricératops à son fils ? Quelques scènes plus tard, Bayona nous montre un petit tricératops jouant dans sa cage sous les yeux de sa mère. Et l’horreur nous saute au visage, consistant à les séparer pour satisfaire le caprice d’un enfant (renvoyant au passage de manière intelligente et discrète au professeur Grant, amoureux lui aussi de cette espèce). Même l’Indoraptor souffre de manière injuste et explicite lorsqu’elle est tazée pour la faire hurler devant l’assistance (ce qui rend sa fureur meurtrière à suivre logique et non plus seulement instinctive, contribuant à enrichir sa personnalité).

Et que dire de ce plan déchirant du diplodocus sur l’embarcadère, pleurant le départ du bateau, hébété parce qu’il comprend qu’il va mourir brûlé vif, et de sa silhouette agonisant dans le nuage de cendres ?
Ou la scène atroce durant laquelle les dinosaures massés dans le couloir hurlent de douleur alors qu’ils commencent à asphyxier ?

L’arc de Blue convalescente sert également ce propos, en rendant le raptor vulnérable afin de mieux travailler le lien émotionnel entre elle et les humains. Soudain le raptor n’est plus cette créature dangereuse et fourbe, c’est un être qui souffre et qui a besoin d’aide. « Fallen Kingdom » ouvre sa sphère de considération comme aucun autre film de la saga avant lui, en explorant l’idée du droit animal avec peut-être encore plus de puissance que la trilogie de la « Planète des Singes », qui si elle brille aussi sur le sujet, ne peut pas être aussi pertinente du fait de l’anthropomorphisme des personnages principaux (les singes sont simplement nouveaux et différents là où les dinosaures sont totalement autres).


Le film aurait cependant gagné à être un peu dégraissé. Quelques passages inutiles auraient pu trouver leur voie dans une version longue sur BlueRay sans que le film n’ait lui-même trop à en pâtir. Je pense entre-autre à la scène où Claire et euh…. Billy ? Billy. Claire et Billy sont piégés dans un bunker où vient se réfugier un euh… vilainosaure ? Vilainosaure. D’ailleurs, Billy, comic relief sans comic ni relief aurait peut-être fait bénéficier le film de son absence. Ou même finalement à l’arc concernant Maisie, qui incarne le sempiternel regard de l’enfant dans cette franchise, mais dont le drama autour de sa véritable nature n’apporte pas grand-chose tant il tombe à plat. Certes, Ian Malcolm jouait aux prophètes de mauvais augure en début de film, ce qui lui permettait d’annoncer ce twist en mousse, mais dans un film où des dinosaures crées en laboratoire foutent le zbeul comme jamais dans un manoir du XIXe en Californie, comment dire… Cut the crap ? On a compris le message les mecs. Stop.


D’ailleurs, visuellement, l’idée de déplacer l’action au cœur d’un manoir néogothique teinte le film d’une ambiance très particulière. Faire s’affronter humains et dinosaure dans un hall d’exposition rempli de fossiles est une très belle idée tant de fond que de forme. En effet, c’est dans de tels manoirs que sont nés les dinosaures, au sein des cabinets de curiosité où l’on collectionnait leurs restes et où sont nées les premières espèces, souvent d’ailleurs en assemblant des morceaux de squelettes à la va que je te pousse, quitte à créer de toute pièce, sans le savoir, des variétés de dinosaures n’ayant jamais existé. Ce travail des pionniers de la paléontologie s’apparente, les intentions dévoyées en moins, à celui des généticiens bricolant les dinosaures de la saga, qui ne sont du reste que des assemblages génétiques ayant l’apparence de dinosaures ou, pire, des créatures génétiquement conçues pour servir l’homme.
Cet environnement, plutôt novateur pour la saga qui avait jusqu’à présent circonscrit les dinosaures aux extérieurs des îles du Costa Rica ou aux rues de San Diego pose également le thème qui va devenir l’amorce du prochain film, celui de la cohabitation forcée avec les dinosaures, alors que ces derniers sont désormais libres de leurs mouvements sur le continent. L’ultime plan sur Blue, dernière représentante de son espèce, dominant un quartier résidentiel, alors que la voix de Ian Malcolm prophétise les heurts à venir, sonne finalement comme un avertissement, renversant le sous-titre du film « Fallen Kingdom », le royaume déchu, que l’on croyait s’adresser à Isla Nublar quand il pourrait tout simplement s’agir de celui des humains.

Les humains apparaissent d’ailleurs constamment en infériorité face aux dinosaures. Bayona va dès son ouverture poser ses intentions quant à son propos et à sa mise en scène. Les dinosaures restent des monstres menaçants, mis en scène comme tels : planqués en périphérie du champ, apparaissant fugacement par un jeu de lumière, passant à l’attaque sans s’annoncer. Le plan du sous-marin reculant droit dans la gueule du mosasaure est la claire expression de cet état d’esprit, et annonce le royaume déchu dont il sera question tout au long du film, celui des humains qui vont désormais devoir disputer leur pouvoir avec les dinosaures (Jurassic World III pourrait très bien se dérouler dans une sorte de monde post apo et n’aurait même pas besoin de sous-titre, dites-donc). Constamment, les humains se retrouvent dominés par leurs créatures : par leur puissance physique, par leur taille, par leur malice. La scène de la fuite d’Isla Nublar, vision apocalyptique dont Bayona parvient à transcrire tout le tragique, met à la fois en image ce concept de fin du monde, tout en définissant l’insignifiance des humains face à des dinosaures qui les ballottent en tout sens. Même le combat final contre l’Indoraptor n’est pas remporté par les humains même s’ils parviennent à la déstabiliser, c’est Blue qui la tue réellement, en l’empalant sur les cornes d’un crâne de tricératops.

L’Indoraptor, continuons sur elle, est au cœur de la dernière heure du film, star incontestée de « Fallen Kingdom ». Et objet d’un segment horrifique qui déboite en douceur en se payant le luxe d’inclure un hommage même pas discret mais cohérent à « Jurassic Park ». Vous avez vu le film alors vous savez que je parle du plan où Maisie essaye de s’enfermer dans le monte-plat, reprenant à la virgule près celui ou Lex et Timmy bataillaient pour fermer la porte de l’armoire tandis que le raptor les chargeait. On peut décalquer ce genre de plan à la lettre sans vouloir faire autre chose qu’un hommage très référencé et immédiatement identifiable. Par exemple, on peut se dire que faire courir quelqu’un devant un T-Rex avec une fusée de détresse dans la main comme Ian Malcolm est une idée intelligente. Et puis on se dit qu’on va confier le rôle à une fille en talons et là c’est le drame (GG pour cette idée d’introduire Claire dans le film via un plan sur ses talons, d’ailleurs). Ou on peut décider de reprendre la scène la plus tendax de « Jurassic Park », aka la cuisine, par son plan le plus iconique, aka la fameuse porte de tiroir (en vrai le plus iconique de cette scène est évidemment la poignée de la porte, tmtc, mais elle sera également reprise dans une séquence de toute bôté). Sauf qu’au lieu de se contenter de montrer Maisie qui se jette dans le monte-plat because convinience, i guess, il prépare la scène en amont en montrant la gamine forcée de se déplacer dans le manoir de manière détournée, passant par les toits, et se réfugiant donc dans le monte-plat pour échapper à son geôlier. Aussi, quand elle s’y réfugie à nouveau afin de trouver un moyen d’échapper à l’Indoraptor en prenant un chemin où elle ne pourra pas la suivre, le plan sur son visage hurlant alors qu’elle tente de rabattre l’huis sur elle n’est pas un simple hommage évident, il est aussi un élément cohérent dans le récit.

De la même manière, quand l’Indoraptor passe par le toit pour atteindre sa chambre (très beau plan qui se renverse alors que le monstre s’infiltre sur le balcon), on revient à l’hommage de la fameuse scène des raptors (« à moins qu’il sache ouvrir les portes ») tout en l’intégrant dans un récit propre à « Fallen Kingdom », avec une tonalité cauchemardesque accentuée par ces frakking pattes avant de l’angoisse.
Le seul hommage versant légèrement dans le WTF ne mérite même pas ce qualificatif puisqu’il fait référence à un des leitmotivs de la saga, à savoir le « dino ex machina », l’arrivée miraculeuse du T-Rex qui corrige les méchants à la fin avant de s’en aller comme une princesse du Crétacé. Quand je dis que dans cette saga, le T-Rex, c’est Dieu, hein. Un dieu que l’on peut contrôler en lui agitant une chèvre sous le nez mais bon, tout le monde a ses faiblesses.


Les enjeux étaient multiples sur ce film. Non seulement « Fallen Kingdom » devait-il satisfaire là où « Jurassic World » avait déçu, mais Juan Antonio Bayona devait-il jongler entre les impératifs des studios, forcément écrasants sur telle production, et ses aspirations personnelles. Le résultat final ne laisse pas forcément briller le cinéma de Jean Antoine comme on aurait pu l’espérer dans nos rêves les plus fous. Mais on ne sent pas non plus le réalisateur bridé au point de s’oublier. Même si sa patte reste discrète, elle demeure efficace, redressant la barre du lénifiant « Jurassic World » qui n’avait rien à offrir d’autre qu’un cocktail nostalgique empêtré dans sa révérence à l’original. Ici, nous avons une proposition de nouveauté. Non seulement dans l’approche visuelle, mais aussi dans la manière de traiter les dinosaures. Il va de soit que les doter de personnalités et en faire le cœur émotionnel du film était un moyen efficace de renouer avec quelque chose dans la saga avait fini par perdre en cours de route, cette notion d’émerveillement.

Or l’émerveillement ne peut plus fonctionner comme il y a 25 ans, lorsque nous découvrions à travers les yeux du professeur Grant un diplodocus en chair et en os. La magie de cette rencontre, on ne la retrouvera jamais. Le temps passant, le risque était d’en venir à les regarder comme des banalités. 25 ans d’existence de la saga et la prolifération des créatures photoréalistes sur grand écran auront émoussé le sentiment de sidération et d’émerveillement. Comment faire rêver aujourd’hui avec l’utopie « Jurassic Park » ? La réponse de Trevorrow dans « Jurassic World » avait été plutôt cynique, alignant les dinosaures dans des enclos, offerts en pâture aux regards de touristes blasés, tels les neveux de Claire n’en ayant plus grand-chose à secouer de se retrouver face à un dinosaure.

Bayona ne pouvait pas réinventer lui non plus cette magie. Aussi, décide t’il d’emprunter une voie nouvelle. Si je ne peux recréer la magie, alors il faut en tisser une nouvelle, ici en abordant les dinosaures non plus sous l’angle des miracles mais sous celui d’un nouveau genre de terrien avec lequel il nous faudra cohabiter. L’émerveillement, la magie, réside désormais dans le fait qu’il faille considérer ses créatures comme des êtres à part entière, avec lesquels il faudra inventer des façons de vivre. Et les enjeux sont immenses considérant la nature monstrueuses d’une bonne partie de ces êtres peuplant nos cauchemars.

En redéfinissant le dinosaure dans la saga comme un animal et non plus comme un spectacle, Bayona donne un souffle nouveau au monde de Jurassic Park, lui évitant la redite ni l’hommage stérile sans pour autant aborder l’univers sous un angle cynique.

Note : ***

5 commentaires Ajoutez les votres
  1. yeeeeees enfin un nouveau (super) billet, je désespérais de ne plus pouvoir en lire !

    Pas grand chose à dire sur le film en revanche, à part que j’ai largement préféré le premier jurassic world ! Le deuxième m’a énormément déçue alors que la bande annonce promettait du lourd !

  2. La Dame is back ! Et assermentée qui plus est !

    Bon j’ai pas vu le film, du coup je peux pas en débattre. Par contre, je me souviens plus, tu avais aimé Jurassic Park 3 ? (Perso j’ai toujours un faible pour ce film pas exempt de défauts mais sympatoche grâce à la scène de la volière et le retour de Grant)

  3. Je suis mais tellement heureuse de vous retrouver ma Dame! Et toutes mes félicitations: connaissant le système éducatif de mes cousins d’Outre-Quiévrain et la difficulté à obtenir tel diplôme, je ne peux sérieusement être qu’heureuse pour vous!

    Et sinon, quel article une fois encore pertinent! Personnellement, et comme souvent, je ne me suis pas arrêtée sur les merveilles de montages de Monsieur Bayonne, dont j’adore pourtant le travail. Je n’ai vu que les sempiternelles facilités de scénario telles que « oh, un dino dans une cage, entrons dedans pour voir » ou « oh, on veut encore faire un dino encore plus méchant »… Je reste donc sur mon avis: rien dans mon petit cœur ne pourra atteindre le niveau du tout premier film.

    Ceci dit, je me suis surprise à m’investir émotionnellement pour les dinos comme jamais auparavant. J’ai chialé comme une gamine lors de la scène de fuite (autant de morts, autant de souffrance inutile, et ce diplodocus, j’en pleure encore…); et cet arc de souffrance animale était rondement mené et d’autant plus génial que ces animaux n’existent absolument pas!
    Et vous avez raison: c’est encore mieux, finalement, que de nous faire aimer des singes et rooter pour eux contre « notre camp »! Bien que je n’aie JAMAIS autant pleuré en salles obscures qu’à la fin de War for the Planet of the Apes mais j’ai une relation très intense avec Andy Serkis qui est trop sous-estimé à mon gout. Bref.

    Me reste à vous dire que la « Princesse du Crétacé » m’a fait beaucoup rire, d’autant plus que mon frère, grand amateur de jeux vidéos devant l’éternel, a nommé son T-rex dans le dernier-né des Jurassic World… »Pupuce ». Contre, je cite, « Salope » pour son Indominus Rex. Le chouchoutisme est intense. XD

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